Haïti - Ti Ayi -  Baile urbano-traditionnel

A défaut d’avoir eu et pris le temps de développer à l’écrit mes observations, recherches et réflexions sur les arts urbains en Haïti, voici pour ceux qui le souhaitent quelques “jets d’encre” de premiers travaux d’observation établis directement sur le “ground” (= terrain) par cette jeune coopérante que j’étais, arrivée au Pays sans Chapeau, à la fin 2009.

La terminologie des “cultures urbaines” était encore floue, voire même méconnue du grand public haïtien à ce moment-ci. Via la création de la plateforme K.A.S.A.V (Kolektif Art Street Ayiti Vizyon), créée en 2011, c’est avec émotion que j’ai contribué et pu suivre au cours de ces dernières années, l’évolution et la structuration de différentes associations, la naissance de nouvelles synergies et initiatives (locales et internationales).

Les motifs et activités de KASAV ont été très diverses et les détailler ici serait hors- sujet. Néanmoins, cela pourra faire l’objet d’un potentiel prochain communiqué.

Voici donc la proposition d’un petit voyage ou vision d’un des pans des arts urbano-traditionnels haïtiens, sous les yeux de Nana(sources 2011).
*(Le terme urbano-traditionnel est créé et utilisé ici pour tenter de traduire un ensemble de phénoménologismes identifiés – Petite déviation. Et si nous revenions à notre sujet ! ).

                 

Epa, a la Wonnbadè ! Lari a an aksyon !

(= A votre attention Mesdames et Messieurs ! La Rue se met en branle ! )  

Neg marronPremier peuple noir à avoir obtenu son Indépendance en 1804, Haïti ouvre et propose une voie vers une émancipation des consciences et l’abandon des oppressions raciales. Depuis cinq siècles, son Histoire est tragique. Elle est faite d’invasions, de dominations étrangères brutales, de violences terribles, de beaucoup plus de dictatures et d’incuries que de sages gouvernements. Les cataclysmes environnementaux ne venant pas non plus faciliter son développement ni son épanouissement. 

Porteuses d’Histoire, représentatives d’un environnement social, les cultures urbaines reflètent généralement la réalité d’une société, sous un prisme large. Originaires des Etats-Unis, elles font souvent référence au mouvement Hip-Hop qui a vu le jour et s’est développé à partir des années 80, à une dimension planétaire. 

Dans un monde en perpétuel mouvement, où l’information et la communication ne se heurtent plus aux limites de l’accessibilité, en Haïti, comme dans de nombreux pays, les cultures urbaines s’articulent autour de problématiques telles que celles du rapport à l’individu, à la société, à l’espace public, à l’absence de formation et d’encadrement, mais pas uniquement. Elles peignent, interrogent et s’investissent dans un souci d’expression, de cohésion sociale et de transmission dans toute son intégralité. 

L’effervescence et la diversité culturelle haïtienne sont infinies. Depuis une trentaine d’années, une nouvelle génération d’artistes revisite l’esthétique de la Rue, mariant les techniques, multipliant les supports, développant un langage original en marge des circuits officiels. Les acteurs de pratiques artistiques et sportives associent leur dimension passionnelle à un mode de vie et de savoir-être, à l’expression et à l’émulation, à la transmission par les pairs, offrant une place majeure à la créativité et à l’imagination. 

Master DjiC’est avec Georges Lys Hérard (30 mai 1961 – 21 mai 1994), plus connu sous le nom de Master Ji, fondateur du groupe “Haiti       Rap’ N Ragga” que le mouvement Hip Hop entre et prend naissance en Haïti, à la fin des années 80. Protagoniste, Master Ji vient bouleverser un ordre établi et un désir collectif de reconnaissance, de conscience identitaire et d’intégration sociale, en proposant de nouvelles formes d’expressions artistiques. 

En tant que musicien, compositeur – interprète, il expérimente, combine et propose une fusion de musiques populaires, malgré des réticences et scepticismes alentours.

Stigmatisé et connoté de préjugés, le rap n’est pas du tout populaire à cette époque, en Haïti. Très vite, Master Ji se distingue par ses textes percutants et son style innovant. Naturellement, il introduit un nouveau genre musical, le Rap Kreyol (ou haïtien). Mouvement contestataire, d’inspirations traditionnelles, Master Ji emprunte et expérimente des mélodies, des compositions et des rythmes  anciens. Le Rap Kreyol (et/ou haïtien) œuvre alors pour la valorisation des traditions et celle d’une appartenance identitaire, tout comme le mouvement Rasin.  

Philanthrope, polyglotte et polyvalent, Master Ji parvient à toucher un large public, de tout horizon et de toute strate sociale. Il s’investit totalement dans le milieu socio-culturel de son pays, prioritairement auprès des jeunes. Progressivement, avec le soutien des médias, de quelques institutions et du grand public, il lance et fédère un véritable mouvement artistique contemporain, que l’on pourrait désigner ici par ” cultures urbaines “.

Master Ji réussi à instaurer une dynamique, à redonner un élan d’espoir à une grande partie de cette société désenchantée et désillusionnée, avide de changement positif, où la pression politique est extrêmement forte. Son héritage n’est pas seulement celui d’un rappeur-chanteur, d’un deejay, ou encore d’un animateur radio, mais bien celui d’un messager qui a su apporter un souffle nouveau dans la conscience collective haïtienne et dans le secteur de l’industrie musicale. Dans une réelle dynamique de transmission, il a influencé de nombreux groupes, tels que les Masters of Haïti, Barikad Crew, Mystik 703, Rock Fam et bien d’autres encore. 

Ce nouveau mode d’expression, sérieux et accessible à un large public, prend de l’ampleur et s’ouvre sur d’autres pratiques comme notamment celles de la danse, des arts graphiques, plastiques, visuels, sportifs, etc.   

Musique populaire, le rap touche même les plus anciens, kèk Gran Moun yo. Censés, conscients et à l’écoute de la société, certains rappeurs haïtiens parviennent et continuent sur la dynamique du mouvement initié par son fondateur. Mais ce n’est pas le cas de tous. 

Aujourd’hui, en Haïti, les médias les plus importants et les plus suivis sont les radios. Bien plus que la télévision, dans la rue ou les foyers, les fréquences FM sont assurées et retransmises, même dans les zones les plus reculées. Diffuseur d’information, notons que la radio est l’un des uniques moyens de promotion pour les artistes, encore aujourd’hui. Hors, pour être diffusé, il faut payer ! C’est un peu comme le serpent qui se mord la queue ! Le manque ou l’absence de moyen, de support, de visibilité, d’espace conventionné, de salle de concert ou encore de scène n’encouragent pas les différents mouvements artistiques du secteur culturel et artistique, en général. L’accès à la Culture et à la Diffusion reste encore bien trop limitée aussi bien du côté du public que de ses représentants. 

En Haïti, les cultures urbaines ne se limitent pas uniquement au Hip-Hop. Elles représentent un réel secteur d’activités aux multiples secteurs et champs disciplinaires.

Malgré la reprise du flambeau de certains acteurs ou associations, ce secteur souffre indéniablement de manque de moyens, de soutien et de reconnaissance. Face à cette richesse culturelle et à l’ampleur de cette diversité, il devient primordial de prendre en compte les études de terrain avancées ou déjà réalisées, de s’interroger sur les besoins réels de cette émergence, de valoriser ses acteurs, … 

Quelques sponsors institutionnels et privés encouragent et soutiennent des initiatives culturelles et artistiques, mais ils sont encore malheureusement trop peu nombreux.    

La difficulté d’accès à l’éducation et à la formation, le manque d’encadrement par des professionnels, l’absence de structures adaptées sont autant d’obstacles et de freins à l’évolution de la société culturelle haïtienne. La question du statut de l’Artiste, des droits d’auteur, de la propriété intellectuelle, celle de la mobilité des artistes, en local comme à l’international, mériteraient également une attention particulière. 

Aujourd’hui, en 2017, ces quelques lignes ne sont peut-être plus réellement d’actualités pour Haïti ! A vous d’en juger.  On peut néanmoins constater et relever l’émergence de quelques festivals  ces quatre dernières années, avec de nombreuses créations de collectifs, de collaborations diverses, etc. Mais qu’en est-il réellement ?

Aude Jeanne Hulot / o2H KASAV